Dans l’ascenseur.

Il y a dix-huit mois, quand tout s’est écroulé et que Madame Pimpin s’est retrouvée au fond du trou entre fausse-couche et harcèlement moral au boulot, un Monsieur Pimpin absent et une maison bien vide de tout, d’amour et d’espoir, ça a été très dur. Madame Pimpin s’est littéralement vengée sur le travail pour ne pas sombrer. Elle bossait comme une dingue, seule, ne voyant du monde qu’à la cantine, où elle rejoignait Madame Poulette, profil bas et peur au ventre. Elle s’enfermait dans un petit bureau à l’abri de Madame Chacal et abattait le travail de trois personnes. Elle fuyait le monde parce qu’à force de subir les méchancetés de Madame Chacal, elle avait fini par croire que tout le monde la détestait (et d’ailleurs ce n’est que quand elle a réalisé que Madame Chacal n’avait dupé personne et se retrouverait au placard qu’elle est ressortie du petit bureau et qu’elle est redevenue à l’aise avec les autres). Elle arrivait tôt le matin, partait tard le soir et croisait régulièrement la femme de ménage de l’étage. La cinquantaine, toute menue, discrète et d’une gentillesse se lisant sur son visage, la femme de ménage aimait bien Madame Pimpin et tous les jours elles échangeaient trente secondes de banalités météorologiques. Echanges anecdotiques pour la femme de ménage qui devait répéter les mêmes mots de bureau en bureau, mais pas si anecdotiques pour Madame Pimpin. La femme de ménage était devenue sa seule collègue de boulot, la seule destinataire de son seul sourire de la journée, et elle avait bien remarqué que d’un jour à l’autre quelque chose avait radicalement changé.

Un soir tard au bureau, après une longue journée, Madame Pimpin ouvre sa boîte mail perso. Nouveau message d’une amie à qui elle avait annoncé la grossesse quelques jours avant l’écho des 12SA (stupide petite grue trop optimiste et inconsciente) : l’amie avait retenu la date de l’écho et venait aux nouvelles. Mais il n’y avait plus de nouvelles. Les larmes sont arrivées, impossible de les stopper. Se sachant seule depuis deux bonnes heures, Madame Pimpin n’a pas spécialement cherché à les retenir, ça fait du bien de craquer parfois. Sauf que la porte du bureau s’est ouverte pile à ce moment là : heure du ménage. Impossible de se cacher, la femme de ménage, de sa douce voix, demande ce qui ne va pas. Va savoir ce qui s’est passé dans la tête de Madame Pimpin, c’est peut-être la douceur de la voix qui l’a incitée, toujours est-il qu’elle a tout raconté à la femme de ménage, dans son bureau ce soir pluvieux de mars 2012. Elle a raconté la fausse-couche, elle a raconté le harcèlement. La femme de ménage n’a pas eu de mots révolutionnaires mais elle a compati et le simple fait de s’alléger le cœur a fait beaucoup de bien à Madame Pimpin.

Pendant les mois suivants, Madame Pimpin a remonté la pente, l’équipe de la Grande Ville a été partiellement relocalisée, pourvoyant son lot de collègues de travail directs et quotidiens. Moins de travail à abattre, moins d’heures passées au bureau. Elle ne croisait la femme de ménage que quelques fois le matin, et si elle continuait à lui sourire et parler météo de temps en temps, il n’y a pas eu d’autres conversations. A l’été, d’autres collègues sont arrivés et il a fallu trouver un bureau plus grand. Madame Pimpin et ses nouveaux collègues sont montés de quelques étages, et Madame Chacal s’est fait la malle. En septembre 2012, Madame Pimpin a fait couper ses cheveux longs, changement radical. Elle n’apercevait plus que très rarement la femme de ménage de son ancien étage, elle n’était même plus certaine que cette dernière la reconnaisse, et très vite il n’y a plus eu de conversations météorologiques, juste de vagues signes de tête.

Fin septembre 2013, matin ensoleillé, Madame Pimpin prend l’ascenseur pour regagner son bureau. Elle n’a plus coupé ses cheveux depuis sa deuxième fausse-couche et ils ont repoussé assez vite.

Etage 1. L’ascenseur s’arrête. La porte s’ouvre sur une chasuble grise, un tas de cartons vide, c’est la femme de ménage de l’ancien étage. Madame Pimpin retient la porte, la femme de ménage entasse ses cartons et se fait une petite place. Elle semble reconnaître Madame Pimpin (les cheveux ?) et lui adresse un grand sourire. Petit échange météorologique, ça faisait un bail.

Etage 2. Madame Pimpin ne sait pas trop quoi dire, elle est un peu gênée, alors elle lance un nouveau grand sourire accompagné d’un «comment allez-vous depuis le temps ?». Les vacances, les petits enfants, le soleil, la météo (encore). Bien.

Etage 3. C’est la femme de ménage maintenant qui cherche ses mots. Pas longtemps. «Et pour vous, les vacances ? Ca s’est bien passé avec vos petits ?» Madame Pimpin ouvre des yeux grands comme des soucoupes et sent un long frisson s’emparer d’elle parce qu’elle voit bien venir la suite, ce n’est pas la première fois. «Mes petits ?»

Etage 4. L’ascenseur a comme ralenti, freiné par la pesanteur de l’atmosphère oppressante. Madame Pimpin avale péniblement sa salive, et fronce les sourcils en contemplant les boutons de l’ascenseur. La femme de ménage s’empourpre. « Mais vos jumeaux, vous avez eu des jumeaux, ce n’est pas vous qui avez eu des jumeaux ? » «Ah non ce n’est pas moi pourtant je n’attends que ça».

Etage 5. L’une est blême, l’autre rouge jusqu’à la racine des cheveux, les deux se taisent, on oublie la météo. La femme de ménage semble maintenant se souvenir pour de bon de Madame Pimpin et de ce soir pluvieux de mars 2012. Elle murmure qu’elle est désolée, Madame Pimpin comme un robot sourit comme elle peut et murmure que ce n’est pas grave.

Etage 6. Silence. Madame Pimpin ne peut pas lui en vouloir et ne veut pas la mettre mal à l’aise. Elle ravale ses larmes. C’est vrai que depuis le temps elle aurait eu le temps d’en faire, des enfants.

Etage 7. La porte s’ouvre. Madame Pimpin lance un «bonne journée» qui sonne faux. La femme de ménage reste dans l’ascenseur et redescend avec lui. Madame Pimpin fonce jusqu’à son bureau encore désert et écrase ses larmes d’un poing rageur.

L’histoire ne nous dit pas pourquoi la femme de ménage est montée au septième avec ses cartons, pour mieux redescendre, alors que le local réservé aux cartons usagés se trouve au sous-sol. L’histoire ne nous dit pas pourquoi cette méprise, ni qui est l’heureuse mère des fameux jumeaux. L’histoire dira simplement que désormais, Madame Pimpin prendra l’escalier.

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26 réflexions sur “Dans l’ascenseur.

  1. J’ai les larmes aux yeux en te lisant…

    Je l’aimais bien moi cette petite dame au début de ton histoire. Je la voyais un peu comme un petit ange gardien qui veillait sur toi à distance en cette période particulièrement difficile. Le coups des jumaux et du 7ème étage (ciel?), c’est peut-être un signe (je te le souhaite de tout coeur!).

    Dernièrement, je me suis confiée (= j’ai fondu en larmes) devant une collègue. Elle m’a raconté que sa belle-soeur avait eu beaucoup de soucis pour avoir ses enfants (2 via FIV) et que lorsqu’elle même avait dû lui annoncer sa grossesse, elle en avait pleuré car elle savait qu’elle allait lui faire mal. Tout ça pour te dire que au moment où la petite dame de ménage s’est rendu / se rendra compte de sa bévue, elle a dû se sentir/ se sentira hyper mal de t’avoir involontairement blessée.

    Courage!

    • Oh moi je l’aime bien toujours… Elle n’a vraiment pas fait exprès et j’ai bien vu que ça lui avait fait de la peine, même si j’ai caché la mienne. Peut-être c’est un signe, ce serait chouette !

  2. Pfffiou… et tout ça dans la promiscuité d’un ascenseur… heureusement Madame Pimpin ne travaille pas au 90e étage de l’Empire State Building.
    Bonne idée de prendre l’escalier (pour se muscler les cuissots) et faire fuir Madame Chacal (rapport à l’odeur de transpiration qui émanera de ton bureau si tu grimpes 7 étages tous les matins).
    Bisous

  3. Quand tu racontes, j’ai l’impression d’être dans l’ascenseur avec toi. Continue de le prendre cet ascenseur, imagine qu’il y a marqué un truc comme « Les coupines de blog soutiennent Madame Pimpin ! » sur une des parois. Et il te donnera moins le cafard cet ascenseur, tout en te faisant monter et descendre. (7 étages… c’est beaucoup tout de même!)
    Gros bisous

    • Oui j’ai arrêté mon caprice, les escaliers c’est chiant :) tant pis pour la cuisse ferme !
      Et puis la petite phrase, elle est gravée dans ma tête et m’accompagne tout le temps. Ca rend ce genre de moments moins difficiles. Gros bisous Biscotte !

  4. Rofl la loose. J’ai pensé au début qu’elle allait avoir un geste vers toi. Puis qu’elle t’annonçait sa grossesse. Elle a dû se sentir bien mal à l’aise. La faute à pas de chance dit-on. Ça remue le couteau dans la plaie certes, mais on ne peut pas éviter tout le monde. En attendant, tu vas avoir de bien belles gambettes ;)

  5. Ma pauvre.
    Elle semble si gentille cette femme, j’ai l’impression que tu ne lui en veux même pas trop, tu sembles triste mais pas énervée par son erreur.
    Qui sait, elle a peut-être des dons divinatoires : elle a vu ton avenir !
    Bisous ma belle.

    • Oui elle est si gentille que je ne peux pas lui en vouloir ni être agacée. Comment lui en vouloir d’avoir oublié un moment de trente secondes qui s’est passé il y a un an et demie, alors qu’on s’est à peine parlé depuis… Pour elle la vie a continué et il s’est passé plein de choses, c’est moi qui reste bloquée là dessus… Je n’avais pas pensé que ça pouvait être prémonitoire avant que vous ne m’en parliez mais maintenant que tu le dis : obligé :)
      Je l’espère fort en tous cas. Bisous à toi !

  6. Oh moins, ça te fera des cuisses et des fesses d’acier! Les échographe d’ de monito ne vont pas en revenir !! ^^

    Sinon, triste histoire que celle ci…

    Bises

    • Oui c’est moche de devenir si vulnérable. Je suppose que ce genre de trucs m’arrivait aussi avant et je ne relevais même pas.
      J’abandonne l’escalier mais je compte bien épater le Caméléon avec les cuisses d’acier sculptées au fil des joggings !
      Bises

  7. Bon ben je pleure parce que j’aurais tellement aimé que tu lui parles des vacances avec tes petits, de leurs dernières bêtises et de leurs petits nez bronzés…
    Si seulement elle s’était trompé d’année, que son radar à prémonitions ait eu des ratés !!
    Je t’embrasse <3

  8. Dur ce trajet en ascenseur… Elle s’est probablement souvenue finalement, et elle a du avoir de la peine elle aussi. Tu pourrais bien la retrouver dans les escaliers avec ses cartons la prochaine fois.
    Bisous.

  9. C’est dommage car le courant passait entre vous. je pense qu’il passe toujours mais p**** d’infertilité qui gâche la vie, les rencontres, les discussions (enfin tout quoi). Je trouve qu’en se rendant compte de son erreur elle a réagit de la meilleure des façons, d’autres auraient posé des questions, t’auraient fait les remarques à la con (« genre vous y pensez trop » ou je ne sais quoi)… le silence gêné est certainement l’une des meilleures réponses. En espérant que demain, tu prennes l’ascenseur et lui glisse un « nous attendons des jumeaux ». Tes yeux et les siens brilleront, que du bonheur. (Ceci n’est pas un rêv, juste une réalité probable et espéré très très fort !). Bises

    • Qu’elle serait belle cette réalité si elle passait de très très probable à avérée! Oui je trouve qu’elle a réagi comme il fallait, mieux que beaucoup de proches quand ils font une gaffe. De toutes manières n’importe quels mots ajouté m’auraient fait de la peine. Bisous Bounty!

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