C’est lundi, c’est Laxmi.

(le début c’est par là)

Lorsque le Capitaine tout éberlué lui ouvrit sa porte, Laxmi murmura :

– «… Mais pourquoi ne m’aimez vous donc pas ?»

Se mordant la lèvre pour dissimuler son trouble, le Capitaine saisit le visage rouge de honte de sa femme entre ses deux mains rugueuses. Pourquoi ne l’aimait-il donc pas… Que d’innocence dans ces propos, que de pudeur, que de tendre jeunesse. Laxmi ne se rendait pas compte que le Capitaine, à chaque minute passée à ses côtés, retenait avec peine les élans qui lui soulevaient le cœur. Elle ne s’était pas aperçue que la simple odeur de ses cheveux, le frôlement de soie des saris qu’elle portait dans l’appartement, cette façon qu’elle avait de resserrer contre elle les fourrures dont elle se recouvrait pour sortir, tout en elle appelait son désir et son amour. Elle ne savait donc pas à quel prix il s’imposait cette chaste réserve, elle ne mesurait pas l’immense respect qu’il lui portait, pour parvenir à ne pas s’approprier ce qui lui appartenait déjà par la loi. De ce vœu formulé pour lui-même, en ce soir de 1814 qui la vit quitter Pondichéry pour toujours, ce vœu de la laisser venir à lui lorsqu’elle serait prête, elle n’avait rien deviné. Le Capitaine garda le silence et l’attira dans la pièce, sentant le feu de ses joues contre la paume de ses mains. Laxmi se tenait là, debout devant lui, les flammes de la cheminée dansaient dans les reflets de ses cheveux noirs, de longues mèches cachaient en partie son visage baissé, et ses grands yeux bruns se tenaient toujours à l’abri des immenses cils soyeux.

Alors très doucement, le Capitaine l’attira contre lui et la tint serrée sur son cœur. Il lui jura son amour dans un souffle. Il sentait sur sa large poitrine ce petit corps frêle et fragile, il entendait le cœur de Laxmi battre à tout rompre. Les mains tremblantes de la jeune fille se nouèrent derrière son dos, il déposa un baiser d’une infinie tendresse sur le haut de son front. Laxmi s’écarta de lui, et le pan de satin couleur safran qui lui couvrait les épaules glissa lentement le long de ses bras fins et dorés, faisant tinter au passage ses bracelets de vermeil et de jade. Elle le fixait du regard à présent, la peur avait quitté ses yeux laissant place à une curiosité intense. Le Capitaine, souffle coupé, n’osait plus bouger de peur de l’effrayer et qu’elle lui échappe, comme une biche gracieuse se dérobant au regard du promeneur. Laxmi approcha son visage, et de ses lèvres de rose lui offrit un baiser. Il fut ainsi que ce soir froid de janvier vit le plus grand bonheur d’Etienne Lespagnole lui parvenir enfin : la belle Laxmi était devenue sienne.

Lorsqu’elle se réveilla, il fallut à Laxmi quelques instants pour se rappeler la raison de sa présence dans cette pièce inconnue. Un pâle soleil traversait les rideaux. Elle entendit le souffle de son mari et ses joues se colorèrent à nouveau. Elle l’observa à la dérobée. Il dormait. Dans le sommeil, le Capitaine semblait beaucoup plus jeune, presque adolescent. Ses cheveux et sa barbe clairs encadraient un visage régulier, et des traits fins. Sa bouche surtout était très délicatement ourlée, et ses cils reposaient sur une joue qui paraissait si douce, veloutée comme une pêche, que Laxmi eut envie d’y porter la main. Elle ressentit un vif élan d’amour dans tout son corps, et ne comprenait pas comment cette transformation avait pu s’opérer. Comment passer de la résignation à l’amour ? Comment un jour considérer cet homme comme le geôlier, allié à la trahison de son père, et le jour suivant lui porter tout l’amour du monde ? Laxmi considéra le chemin parcouru, et s’étonna de cette prouesse réalisée par son mari, qui déployant des trésors de patience avait fini par conquérir chaque recoin de son cœur. Le Capitaine se tourna légèrement tout en dormant et le drap, en glissant, révéla ses fortes épaules et sa poitrine puissante, barrée d’une immense cicatrice blanche. Laxmi se demandait quelle pouvait en être la cause lorsqu’elle sentit son regard bleu et profond se poser sur elle. Il lui sourit, et elle lui rendit timidement son sourire avant de s’envelopper hâtivement dans le sari qu’elle avait abandonné la veille, et de regagner ses appartements.

La vie prit un cours plus doux. Le Capitaine était heureux, Laxmi rayonnait. Si les premiers temps après leur arrivée, les deux jeunes gens avaient trouvé un accueil frileux à leur union auprès de la bourgeoisie locale – beaucoup de notables avaient malencontreusement du se plier à de fâcheux contretemps le jour des noces organisées à contrecœur par Amélia la pieuse sœur du Capitaine, le couple était aujourd’hui reçu chez tous les officiers de la ville. L’exemple fut donné par le préfet, dont la femme un peu fantasque et fort curieuse avait souhaité voir « l’indienne » de ses propres yeux. L’examen d’entrée plutôt réussi par Laxmi, qui se plia de bonne grâce à répondre à toutes les questions de son hôte, donna le signal d’une sorte de phénomène de mode et les invitations se mirent à pleuvoir. Laxmi vit revenir le printemps avec grand plaisir. Si la pluie ne lui était pas insupportable, puisqu’elle avait vécu de nombreuses moussons, le froid la paralysait et il n’était pas rare de la trouver prostrée devant la cheminée en hiver, les yeux vagues, l’esprit en voyage quelque part dans les rues de son pays. Les cerisiers fleurissants lui rendirent alors son entrain, et la jeune femme réclamait souvent des promenades printanières le long des remparts, au dessus de la mer bleue étincelante. Elle y regardait passer les voiles, les barques des pêcheurs, les suivant du regard jusqu’à ce qu’ils disparaissent entre l’austère château et cette langue de terre un peu sauvage au loin, qui barrait l’horizon. Le Capitaine promit de l’y conduire un jour, et lui annonça que si les lieux lui plaisaient, ils pourraient y construire une maison et s’y installer lorsqu’ils auraient des enfants. A ces mots, Laxmi lui offrit un sourire radieux mais son cœur se serra.

Si Laxmi était arrivée en France un an plus tôt, ignorante des secrets de la séduction, elle n’était pas pour autant innocente quant à la façon d’avoir des enfants. Solange, la femme de chambre devenue son amie et confidente, lui avait expliqué la méthode à suivre pour éviter les « mauvaises surprises » et lui avait même indiqué connaître une vieille faiseuse d’anges qu’elle pourrait consulter au besoin. Solange avait appuyé ses mots d’un clin d’œil malicieux, secoué ses boucles rousses dans un rire taquin et Laxmi avait ri poliment, mais elle savait bien au fond d’elle-même qu’il ne serait pas question de faire appel à de vieilles sorcières le jour où elle attendrait un enfant. Laxmi avait grandi parmi une ribambelle de petits enfants, ses cousins, ses neveux et nièces, et elle les adorait. Puis, un peu plus âgée, elle profitait toujours de ses échappées au port pour apporter des friandises aux enfants des pêcheurs, et passait de longs moments, assise sur les marches du temple, à jouer avec eux. C’était une partie de son ancienne vie qui lui manquait beaucoup, et elle était impatiente de voir son ventre s’arrondir à l’approche d’une si heureuse nouvelle. Mais depuis six mois qu’elle surveillait les signaux de son corps, aucune promesse n’avait fait la moindre apparition. Lorsqu’elle était enfant, sa mère lui rappelait souvent que la patience donnait l’accès aux plus belles récompenses. Alors Laxmi se mit à patienter.

A la fin de l’été, Amélia, la sœur du Capitaine, s’installa comme chaque trimestre dans l’appartement de son frère et de sa belle-sœur. Multipliant les réflexions désagréables à l’attention de Laxmi, elle ne ratait pas une occasion pour la comparer toujours à son désavantage, avec Ernestine de Clairemer, la première épouse Lespagnole. Amélia s’en prenait la plupart du temps à la couleur de peau de Laxmi, à sa façon de prononcer certains mots, et se moquait cruellement de ses maladresses. La peste s’arrangeait systématiquement pour trouver un auditoire le plus conséquent possible, mais commettait toujours ses perfides agressions lorsque son frère Etienne était absent. Laxmi, qui détestait voir la colère s’emparer de son époux, avait pour habitude de ne jamais mentionner ces incidents. Etienne Lespagnole était donc convaincu que la situation s’améliorait entre sa sœur et sa femme. Mais un soir de septembre, lors d’un dîner donné en l’honneur du proche départ d’Amélia, la limite fut franchie.

Le vent gonflait les rideaux en se frayant un chemin jusqu’à la table des convives. Solange avait laissé les larges baies ouvertes sur l’océan, car l’appartement des Lespagnole avait gardé toute la chaleur de cet après-midi inhabituellement étouffant. Le dîner était servi depuis près d’une heure. Le préfet se tenait entre Laxmi, et sa femme, qui entretenait une conversation savoureuse et lourde de sous-entendus à propos des épices indiennes et autres décoctions exotiques, soit-disant aphrodisiaques. Amélia, la mine renfrognée sous son austère chignon gris, boudait ostensiblement la conversation et la légèreté générale. Le médecin en chef de l’hôpital de Village Sur Mer fut pris à témoin, et décrit avec drôlerie les effets du bois de santal sur certains patients de sa connaissance. Le préfet, entraîné dans une euphorie qui lui était peu familière, s’adressa au Capitaine en lui demandant si son épouse lui avait été remise avec la cargaison d’épices assortie. Avant même qu’un bon mot ne puisse sortir de sa bouche, Amélia, la voix aigre et la bouche pincée de dégoût, assena d’un coup sec :

– « Epices ou pas, cette petite noiraude ne semble pas faite pour assurer la descendance de mon frère, voyez son corps malingre, fort à parier que ces indigènes ne soient bons qu’à se marier entre eux. »

Un épais silence coula sur l’assemblée. Le Capitaine, médusé, tenait encore son verre à mi-hauteur dans une posture étrange. La femme du préfet laissa tomber sa fourchette sur la table, mais à cette diversion personne ne détourné les yeux d’Amélia qui tamponnait tranquillement le fil tendu de sa bouche du coin de sa serviette.

Laxmi redressa doucement le visage et fixa la sœur de son époux. De ses yeux à l’accoutumée doux et tendres s’échappaient alors des éclairs effroyables. Elle chercha le regard de cette femme qu’elle trouvait aussi méchante que laide, mais à qui elle n’avait jamais manqué de respect. L’autre, fuyante, contemplait le néant. Laxmi se leva tranquillement, contourna la table, et se ficha face à elle.

– « Ne m’appelez plus jamais indigène, ne parlez plus jamais de moi et ne m’adressez plus jamais la parole. Demain à l’aube, vous nous quitterez et ne remettrez les pieds sous notre toit qu’après m’en avoir demandé l’autorisation. Et sachez que ma clémence peut se faire aussi malingre que ce corps dont vous vous permettez de parler ».

Quittant la pièce sur ces mots, Laxmi ne vit rien du regard de reproches qu’adressa le Capitaine à sa sœur. Il déclara le dîner terminé et pria Solange de débarrasser la table. Il convoqua ensuite Amélia dans son bureau. Lorsque cette dernière, au lieu de chercher le pardon de son frère, lui jeta à la figure qu’Ernestine attendait déjà un enfant de lui quelques semaines après leur mariage, il la congédia sur le champ. Les souvenirs douloureux de la perte de sa première femme, à qui il était attaché bien qu’il ne l’eût pas choisie pour épouse, la mort de sa mère, de ses deux enfants qu’il avait si peu connus, la cruauté de sa sœur, seul vestige de cette famille qu’ils formaient autrefois, la lourde promesse faite à sa mère, le chagrin de Laxmi, tout son malheur se mit à tourner dans son esprit fatigué. Il se servit un verre de bourbon, s’installa devant son bureau et réfléchit. Il devait parler à Laxmi.

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20 réflexions sur “C’est lundi, c’est Laxmi.

  1. Qu’est-ce que tu écris bien ! tu as déjà envisager de publier ? parce que même si c’est une courte histoire, c’est possible, les formats courts ça marche de mieux en mieux, je suis sûre qu’il y a moyen de trouver une petite maison d’édition qui serait intéressée !
    Et je plussoie Milie : dis, c’est une histoire qui se termine bien, hein ?

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