Du roots.

Madame Pimpin ne peut pas s’empêcher, quand il lui arrive de lister ses jolies choses, de te parler de son jardin. Au point qu’elle a eu bien envie de lui consacrer un article pour lui tout seul, après tout il le mérite bien. Tu pourrais te demander «c’est quoi le rapport avec le thème de ce blog», tu comprendras en lisant. Et puis bordel on n’est pas obligés de causer uniquement de follicules, de clomid et de Pouffenceinte, on est bien d’accord.

D’abord il y a la Terre. Venant pour moitié d’une famille de paysans, Madame Pimpin a hérité de l’amour de la terre. Quand elle voit un champ fraîchement labouré, elle ne voit pas un bourbier, elle voit la promesse de la récolte dans les mottes riches et grasses. Alors pour elle, posséder un tout petit morceau de terre, un tout petit morceau de la Terre, ça n’est pas rien. Elle se sent responsable de son lopin, elle aime en prendre soin. Elle aime quand ses mains son pleines de terre et qu’il faut frotter fort sous les ongles avant de retourner à sa vie de pétasse en escarpins.

Sur la terre, il y a surtout la pelouse. Quand Monsieur et Madame Pimpin ont reçu les clés de leur maison, le jardin était en bien piteux état. Le relief ne ressemblait à rien, les broussailles avaient dévoré tout l’espace, déjà pas bien grand. Alors ils ont refait une page blanche, tout remis à plat. Ca n’a pas été une mince affaire, c’était beaucoup de sale boulot. Une fois le jardin mis à nu et bien plan, c’est la pelouse qu’il a fallu replanter en premier. Monsieur Pimpin est parti un long moment pour son travail, pas le choix, à peine les graines semées. Madame Pimpin venait de perdre son bébé. Jalousement, avec acharnement, elle a arrosé la terre, surveillé les pluies. Elle l’a crue stérile cette terre, tant les pousses ont mis du temps à germer. Et puis jour après jour, la vie a pris le dessus, les petits cheveux d’herbe on émergé et se sont transformés en tapis vert. Quand Monsieur Pimpin est rentré, Madame Pimpin était fière de lui montrer le résultat de son obstination.

Au dessus de la pelouse, il y a la terrasse. Elle est bien aussi vieille que la maison, un peu fendillée entre les pierres par endroit, mais elle est bien abritée et baignée de soleil (quand il montre son nez). La terrasse permet de prendre le café dehors sans avoir froid, de février à novembre. L’été, c’est elle qui est responsable du teint hâlé de Madame Pimpin, bien plus que la semaine passée dans le sud. Comme elle est un peu grande, c’est le casse-tête pour trouver la façon de la rendre jolie. Mais petit à petit, elle prend forme.

Contre le mur au fond de la terrasse, Monsieur Pimpin a installé une cabane à oiseaux. On peut les voir depuis la cuisine ou depuis le canapé. Madame Pimpin les contemple inlassablement, trier leurs graines et se chamailler, se risquer à des atterrissages parfois bien audacieux. La cabane à oiseaux est faite pour les petits oiseaux comme les mésanges. Mais parfois un gros geai se pose, et c’est un vrai spectacle de le regarder, mal à l’aise dans son grand corps, se tortiller pour attraper les graines. Madame Pimpin adore les geais, elle les trouve très beaux, ils ont l’air tout doux avec leurs têtes de velours.

Les rosiers du jardin font partie des choses que Madame Pimpin a aimées en premier dans la maison. Parce que la maison au début, elle n’était pas très belle du dedans. Et ces vingt beaux rosiers odorants qui l’entouraient, c’était un petit supplément de love. Pendant la grande remise à plat, six rosiers n’ont pas survécu. Il a fallu les déplanter, les stocker et les replanter. Cinq sont morts sur le coup, le dernier a oublié de se réveiller cette année. Les quinze restants sont l’objet d’attentions constantes, Madame Pimpin les bichonne et essaie de se faire pardonner la perte des six autres. Elle sait que la mamie à qui appartenait la maison y tenait beaucoup elle aussi, et elle pense souvent à elle en les soignant. Elle s’était dit qu’elle lui apporterait un bouquet à la maison de retraite… Depuis, on attaque le troisième printemps et elle n’a jamais osé. Peut-être cette année ?

Madame Pimpin n’habite pas dans la région des oliviers, mais la configuration du jardin permet d’en avoir deux en bonne santé. Le premier, tout petit, est un cadeau de crémaillère. Le second est un vieux monsieur de soixante ans, dégoté chez un discounteur. Monsieur et Madame Pimpin l’ont acheté si peu cher qu’ils ont cru à une arnaque, mais pas du tout, le pépère se plait bien et donne même des olives (pas bonnes, mais de bon calibre) le bougre. La maison a plus du double de son âge et Madame Pimpin espère qu’ils se lancent dans un concours de longévité. Parfois quand les démons s’éloignent, elle s’imagine qu’elle aura une grande famille. Elle se dit que l’arbre et la maison existaient bien avant sa naissance, et existeront encore pour encore longtemps quand elle ne sera plus là. Elle rêve que la maison reste dans SA famille pour longtemps, et que ses petits enfants et arrière petits enfants jouent autour des arbres devenus très vieux. Ca, c’est quand elle est dans un bon jour et qu’elle arrive encore à voir plus loin que la PMA. Le reste du temps elle se dit qu’on est bien peu de chose.

Madame Pimpin aime beaucoup les arbres, mais elle est un peu timorée quand il s’agit de boiser le lopin. Planter un arbre, c’est un geste indélébile, on s’en rappelle longtemps, ça fait des racines. Il faut lui trouver la bonne place, pour qu’il se plaise et grandisse harmonieusement (sans éventrer la fosse septique). Il y a un an quand elle était encore enceinte, Madame Pimpin a acheté un petit citronnier dans un supermarché. Elle se souvient bien de lui avoir dit : «si loin de chez toi mon pauvre petit, j’espère que tu vas réussir à t’accrocher, je te promets de prendre soin de toi comme de mon bébé». Elle s’était dit que c’était rigolo, elle pourrait dire à son petit bout, plus tard, qu’il aurait le même âge que le citronnier. Elle s’était dit que le temps ne pressait pas pour le planter dans la terre, et que ce serait un joli symbole que de le planter à la naissance du bébé. En octobre, il est toujours temps pour planter des arbres à Village Sur Mer. Le citronnier est aujourd’hui toujours dans son pot. Madame Pimpin ne lui en veut pas de s’être accroché alors que le bébé est parti. Au contraire elle se dit que quelque chose est resté. Le citronnier est vaillant, il a donné quelques citrons cet été. Le citronnier n’est pas hypofertile. Madame Pimpin ne lui en veut pas, non. Mais elle ne pourra pas le planter dans la terre, jamais. Alors Monsieur Pimpin l’a installé dans une grande et belle jardinière, et l’arbre restera sur la terrasse. Après tout c’est peut être ça qui l’a maintenu en vie jusqu’à maintenant.

Au fond du jardin, dans un coin pas très joli qui n’a pas encore fait l’objet de modifications, pousse le petit camélia. Il est là depuis le début, mais il était si petit et si coincé dans les ronces qu’on ne l’avait pas vu, la première année. Madame Pimpin l’a découvert, un peu amoché, sous un tas de planches laissées là par Monsieur Pimpin. Elle a mis en œuvre une opération rescue, et le camélia s’est mis à pousser. Il a rattrapé son retard, et contrairement aux camélias voisins, il s’applique à pousser de façon uniforme. Le camélia, Madame Pimpin l’aime parce qu’il a été sauvé du désastre. Elle l’aime aussi parce qu’il lui rappelle qu’elle a été enceinte, et ça il ne faut pas qu’elle l’oublie. Au tout début de sa grossesse, c’était janvier, les camélias précoces fleurissaient. Madame Pimpin regardait tous les jours les échanges de futures mamans au même stade qu’elle, sur un forum qui s’appelait les camélias. Elle a arrêté de suivre ce forum parce qu’elle n’est pas maso, pas une seule fois elle n’est retournée lire des nouvelles depuis la catastrophe. Ce n’était pas bien grave parce qu’elle n’avait jamais rien écrit sur ce forum, trop peur de se porter la poisse avant les fameuses 12 SA. Mais parfois quand elle regarde son camélia, elle pense à ces bébés qui doivent avoir maintenant quelques mois. A leurs mamans qui ont été épargnées, et ne se doutent pas de l’abîme qui existe, tout à côté. A son bébé à elle, rarement. Le camélia ne la rend pas triste. Elle le regarde et elle se dit qu’il fleurit tous les ans. Pourquoi n’arriverait-elle pas à en faire autant…

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32 réflexions sur “Du roots.

  1. Le jardin est pour moi vital, j’y passe des heures et des journées entières malgrè que je sois dans une région humide et rarement ensoleillée..

    Les fleurs, les arbres, les bonnes odeurs, la rosée du matin mmmmmhhhh ces bonnes choses qui font du bien !! Bises

  2. Ah…. tu fais rêver l’urbaine que je suis… Le projet maison-jardin-havre de paix est pour plus tard, un jour peut être. Et surtout c’est très beau (et douloureux en même temps) tout ces arbres que tu chéris en attendant de chérir votre progéniture… Bises

    • Merci !
      Tu dois sûrement avoir des jardins partagés dans ta ville, si tu veux semer, planter, et récolter pour te faire la main en attendant la réalisation du projet ? J’y avais songé quand on habitait en appartement, mais ça n’existait pas encore à Village Sur Mer !
      Bisous

  3. (En lisant le titre je m’imaginais te répondre en commentaire « c’est du roots man qu’il nous faut, c’est du roots woman un retour aux racines », mais finalement c’était inapproprié)

  4. quelle jolie comparaison. Je t’envie d’avoir la main si verte et de savoir t’occuper de toute cette verdure… Je passerai sous silence les quelques tentatives de jardinage… Les framboisiers en rigolent encore… ;) Bises ma belle

    • Hem, je n’ai pas parlé de mes ratages, du basilic cramé, de la pervenche que j’ai planté fièrement et qui a envahi tout un parterre, et de l’invasion de chenilles l’été dernier :p Mais petit à petit, ça vient ! Faut persévérer, tu auras des belles framboises !
      Bises

  5. Pingback: Celle qui n’avait pas « rêver de materner  « Ti'punch contre Ti'bout !

  6. Tu m’as fait rêver avec ton petit bout de paradis, j’avais l’impression d’y être… Je n’ai jamais pensé à installer une cabane à oiseaux, quelle bonne idée.

    Très bel article.

  7. A un moment, on aurait cru du Zola. Ben si, la terre qui germine, la terre féconde et grasse, la promesse des récoltes – Zola quoi. Bon dans Germinal, ça baise dans tous les sens et les enfants poussent dans les ventres aussi facilement que les blés… Mais elles commencent aussi très tôt, les petites ouvrières des corons. Dans la famille des bourgeois, en revanche, on n’a eu qu’une fille et très tard, alors qu’on n’y croyait plus… Pardon pour cette digression et merci pour ton joli texte.

  8. ah moi aussi je suis une garden addict, un miracle de la vie, au moins un auquel je peux rêver…
    du coup, quand mon petit érable est mort ou quand les ouvriers ont écrasé mon coquelicot bleu si fragile, j’en ai été dans des rages folles, inconsolable!
    Magnifique article, très poétique!

  9. Oh, quel bonheur cet article…je t’imagine très bien dans ton jardin. Ce rapport à la Terre, c’est très troublant. J’ai toujours connu les gens de ma famille s’occuper de leur jardin, cultiver, bêcher, planter, récolter. Ca m’a toujours donné envie. Ils vivent tous en maison, aucun en appartement. Maintenant que j’y pense, c’est vrai, je suis la seule à vivre sans jardin…Mince je suis encore plus troublée!!
    En fait, pour moi, le jardin (et la maison), c’est une sorte d’accomplissement de « quand je serai grande et que j’aurais une famille », alors du coup, ben je suis grande, mais on est que deux dans ma famille…
    J’aime beaucoup ce que tu dis de ton jardin, de ton rapport à la Terre, du sens que tu y mets. Merci M’dame Pimpin!

    • Bon, je ne saurais pas te dire précisément pourquoi mais ton commentaire m’émeut ! Nous aussi on est qu’une famille de deux, mais on s’en fout ma grande, on a bien le droit ! C’est sur au début, l’espace, le jardin… Ca fait l’effet d’un vêtement trop grand. Mais on s’habitue vite et c’est agréable !
      Je te fais des bisous, et merci à toi pour tes jolis mots !

  10. Un article juste magnifique ! Vraiment, j’ai été transportée et émue du début à la fin. Nous avons aussi la chance d’avoir un jardin, depuis 6 mois, avec un peu de vigne qui pousse le long d’une tonnelle, et qui donne du raisin. Monsieur Myrtilles l’a justement taillée hier. On y connaît rien et espérons n’avoir pas fait tout faux ! Et moi, je guette maintenant tous les jours mes tulipes et crocus qui vont peut-être bientôt se frayer un chemin à travers la terre qui commence gentiment à dégeler. C’est vrai, le jardin, ou tout simplement les plantes, la nature, c’est la vie. Et c’est important d’avoir le sentiment de pouvoir contribuer à l’éclosion de la vie, ne serait-ce qu’en arrosant régulièrement, en bêchant, taillant des branches…

    • Merci :)
      C’est en vignant qu’on devient vigneron !
      Les crocus c’est trop mignon, on en avait l’année dernière mais les bulbes n’ont pas résisté au labour pré-pelouse. Il faudra que je pense à en remettre, c’est tellement mignon quand ils sortent, ce sont souvent les premiers !
      Bisous ! J’espère que tu te remets de tes émotions et que tu te reposes bien.

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